La Cérémonie

Marie avait refermé la porte sur le silence de la chambre où une seule bougie grelottait dans l’air pourtant immobile. Sans doute était-elle à bout de course. Dans quelques minutes, elle allait s’éteindre lentement et laisser les ténèbres envahir l’espace.
Sa mère était là, assise dans le canapé brodé, les yeux plongés dans un petit livre à couverture jaune ; le jaune semblait si éclatant dans la demi-pénombre..
— Je vais me faire du thé, tu en veux maman ?
La mère se contenta d’un signe de tête pour refuser. Marie n’insista pas. Elle n’était pas sûre elle-même de vouloir ce thé. Les ombres des meubles étaient denses. Démultipliées par la lumière du lampadaire à verroteries.
Dans la cuisine, elle n’alluma pas, profitant de la lumière du salon qui y pénétrait par le sas qui séparait les deux pièces. Et puis l’éclairage de la rue aidait aussi à y voir.
Elle fit chauffer l’eau dans la bouilloire électrique, prépara un grand bol… le bleu, celui qu’elle aimait, prit un sachet, le disposa dans le bol et, quand l’eau fut bouillante, elle la versa sur le sachet.
Elle entendit un bruit en provenance de la chambre. Elle laissa le thé… se précipita et arriva trop tard. Sa mère était déjà là, à farfouiller dans le noir pour trouver la bougie de remplacement.
— Je ne sais pas où est la bougie, dit-elle d’une voix faible, comme si elle se parlait à haute voix.
— Sur la chaise, près de la table de nuit. Si tu veux, je sors la lampe de poche.
— Non ! répondit sèchement la mère. Il n’en est pas question. Il n’y a que la flamme d’une bougie qui peut lutter contre tout cette obscurité. Tu le sais bien. 
Marie savait et, laissant sa mère allumer la bougie, elle retourna dans la cuisine. Le thé avait trop infusé— il était amer. Elle le sucra et se mit à le boire à petites gorgées douloureuses.
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La neige

Depuis deux jours la neige tombait serré sur la ville. Il ne connaissait pas la neige, il ne l’avait jamais vue auparavant, et il ne se lassait pas de la regarder derrière la fenêtre grillagée. Il aurait voulu pouvoir sortir, en saisir de pleines poignées, la manger même, pour en goûter la saveur. Il ne parvenait pas à imaginer le goût de la neige.
Il se retourna. Il était le seul à être captivé par le spectacle de l’extérieur.  Les deux autres roupillaient sur leur bat-flanc, le visage tourné vers le mur. Il les contempla un moment comme des statues puis reprit son poste de vigie. 

Chaque flocon représentait un morceau de son être— il se voyait partir en morceaux légers, s’accumuler sur le sol glacé, s’accumuler encore et encore, former des masses molles et douces dans le chemin caillouteux qui menait à la bâtisse dans laquelle il était cloitré pour des années sans doute. Il avait parcouru des routes pluvieuses, des chemins poussiéreux ; il avait arpenté des champs noirs de soleil, et traversé des ruisseaux plus fragiles qu’un cheveu— il s’était collé à des arbres pour échapper à la surveillance des molosses, il avait fui dans des sous-bois épineux, il avait fait tout cela avec le secret espoir de voir la neige. Il ne pouvait pas encore la toucher, mais la voir doucement glisser vers le sol en rideau paisible lui procurait une insondable tranquillité que rien n’entamerait jamais.

Dans la cave

Greg s’empare du couteau à désosser qui se trouve sur la table encore encombrée par les restes du déjeuner, il s’en empare d’une main nerveuse, d’une main plus dure qu’un caillou, avant de se précipiter vers la porte de la cave. Bon sang, il déteste ce qu’il doit faire et qui l’obsède depuis ce matin. Il s’est levé avec un goût de feutre amer dans la bouche. L’idée du travail à accomplir lui noue le ventre. Il voudrait en être déjà débarrassé. L’esprit nettoyé.
Il ouvre la porte de la cave. La clenche est froide. Une bouffée d’air humide et frais lui saute aux naseaux, et il a de nouveau, comme lorsqu’il était enfant, un frisson et une hésitation quand il pose son pied sur la première marche de l’escalier qui s’enfonce dans une obscurité plus dense qu’un bol de bitume. Il s’arrête après deux marches, de la main gauche il cherche le commutateur et fait la lumière. Le goulet de l’escalier est étroit. Greg doit descendre un peu de biais pour ne pas frotter ses épaules contre les parois suintantes.
Sur les murs en briques, des étagères remplies de bocaux de confiture. Certaines ont dû pourrir depuis le temps qu’elles y sont, pense-t-il. Il n’a pas eu le cœur de les rassembler et de les mettre à la poubelle. Il aurait eu l’impression de s’arracher un bout de chair. Et il revoit sa mère qui les préparait, épluchant les fruits, les coupant en morceaux, les faisant cuire, stérilisant les bocaux. Il revoit tout cela en une seconde et il sent sa gorge se serrer. Sa mère est morte des années plus tôt. Elle est morte sans bruit. Seule dans la pénombre. Elle est tombée dans ce même escalier. Et elle a été retrouvée au bas des marches, étendues sur le ciment gras, glacée et déjà dans le coma qui l’a gardée dans ses griffes pendant une petite semaine. Puis elle est partie comme un ange, dans un grand silence et dans un effacement qui a ouvert un gouffre dans le corps de Greg.
Pourtant, il n’a pas pleuré lors de l’enterrement, il a mollement étreint quelques mains, il a perçu des mots de condoléances, des messages informes ; il a vu des yeux qui le regardaient fixement comme pour voir en lui la qualité de sa tristesse. Son absence de larmes a dû en étonner plus d’un. Il était sec, incapable de la moindre larme, tétanisé par cette nouvelle conformation de son monde. Un élément allait manquer désormais, un élément que personne ne pourrait jamais remplacer, ni femme, ni enfants, ni chiens, ni rien. Sa mère était morte— et il savait qu’il la reverrait à chaque fois au bas de cet escalier. Il ne l’avait pas vue, mais les voisins lui avaient tellement décrit la scène, avec des détails incongrus (comme celui de la pantoufle qu’on n’avait jamais retrouvée), qu’il avait presque la certitude d’avoir été présent.
On l’avait appelé sur son portable, et il était accouru depuis le chantier sur lequel il travaillait à cette époque-là. Il était allé directement à l’hôpital. On lui avait fait comprendre que sa mère était mal en point, qu’elle était vieille et que la mécanique humaine a ses limites, et qu’il faut bien accepter l’inacceptable, et que c’est la vie.
Il n’avait rien voulu entendre de tout cela ; il était retourné dans le hall de l’hôpital et avait pris un café au distributeur de boissons chaudes. Ensuite il s’était installé sur un des sièges en polystyrène vissés au sol près du guichet de l’Accueil. Et elle était morte dans la semaine.

Greg est au bas de l’escalier ; du regard il fouille les ténèbres jaunâtres de la petite ampoule électrique qui pend au-dessus des étagères et des caisses jetées un peu à la diable, dans un chaos visuel qui heurte son sens de l’organisation. Un bon ouvrier n’est rien sans un minimum d’organisation et d’ordre. Surtout sur un chantier.
Il prend une petite gorgée d’air, comme à regrets. Il se sermonne, se dit qu’il doit y aller, qu’il doit le faire. Personne ne l’a obligé à se proposer. Ils se sont mis à plusieurs pour acheter une bête sur pied. Et quand il a lancé : «Je me chargerai de la zigouiller», personne ne s’y est opposé. Il s’en est aussitôt mordu la langue, mais il était trop tard pour reculer, au risque de passer pour un trouillard. Les autres n’ont même pas essayé de lui prendre sa place, ils lui ont dit qu’il avait bien du courage et les couilles bien accrochées au bon endroit. Jean-Marc, en lui tapant sur l’épaule d’une main vigoureuse, l’a félicité avec un petit rire de soulagement dans la voix. Ça fait trois jours que la bête est là, garrottée, muselée, dans le coin le plus sombre qui pue l’urine et les excréments. Greg n’est pas descendu à la cave depuis trois jours, et la bête est là, affalée, stupéfiée par la nuit permanente. Mais la clarté souffreteuse de la petite ampoule électrique a réveillé sa nervosité, elle s’est mise à remuer. Pas beaucoup, elle est faible. Elle a usé ses forces ; elle n’est plus que résignation. A l’approche de Greg, elle tente maladroitement de se redresser, de tourner la tête dans la direction des pas, mais elle n’y parvient pas.
Greg reste à trois enjambées de la bête. Le couteau dans sa main droite est plus lourd que tout ce qu’il a pu porter jusque-là. Il contemple la bête ; il voit son œil luire par éclairs. Il veut dire quelque chose soudain, il est seul mais il veut dire quelque chose. Une grosse vague dure et pénible remonte d’un coup de son aine à sa poitrine. Et ses lèvres se tordent en un rictus qui ne veut pas naître.
Et il éclate en sanglots épais.
 

Greg a lavé le couteau sous le bec du robinet de la cuisine. Il a reposé le couteau dans le tiroir du meuble qui se trouve sous la fenêtre. Dans le jardin encore ravagé par l’hiver, la chaise verte est renversée. Greg ne l’a pas relevée depuis la dernière tempête. Il en a eu l’intention à plusieurs reprises. Puis il a oublié. Et il a fini par s’habituer au fait qu’elle est renversée. S’il la remettait debout, il aurait l’impression de rompre quelque chose dans l’agencement de sa vie ; la chaise est tombée, les pattes en l’air, et elle agonise depuis. Elle va agoniser longtemps.
Il s’assied à la table, se fait une place entre les miettes du déjeuner, et se verse un grand verre d’eau qu’il contemple sans le boire.

La caverne #3

« (…) Il n’était pas loin de vingt-trois heures, et Bernard   buvotait son cinquième martini. Il avait épuisé les crackers deux fois de suite et il avait hésité à en réclamer. De toute façon, Dany s’était assoupi contre le billard électrique, la tête appuyée au bois de la caisse. Il avait cessé de neiger. Les joueurs de cartes continuaient leurs parties impassiblement, mais avec plus de mollesse que tout à l’heure. Soudain, Dany s’arracha à la somnolence, se mit debout et, claquant dans ses mains, il dit : «Encore un quart d’heure, puis on ferme ! J’en ai marre. J’ suis fatigué !»

Avant la fin du quart d’heure annoncé, Bernard régla ses consommations, et sortit dans l’air froid. Des milliers d’aiguilles lui sautèrent au visage. Il s’arrêta un instant, les jambes flageolantes. La fraîcheur de l’air avivait son ivresse ; il ferma les paupières mais il les rouvrit aussitôt pour ne pas céder au tournis qui s’emparait de lui. Une seconde durant, il s’était abandonné au puits en pas de vis qui l’attirait vers son centre avec une force qu’il avait du mal à repousser. Ses oreilles cuisaient. Le sang y affluait à toute pompe. «Pas le moment de traîner…» se dit-il en propulsant sa jambe droite. Son pied s’enfonça dans la neige avec un petit crissement. Ensuite, il propulsa sa jambe gauche, puis la droite, puis la gauche, jusqu’à ce que le mouvement se fasse tout seul. Il résistait à l’envie de s’effondrer au pied d’un mur et de se livrer au sommeil.

Sans bien savoir comment il y était parvenu, il se retrouva devant son immeuble. Il leva le nez. Le ciel était noir. Impeccablement rigide. Et l’immeuble paraissait encore plus élevé que d’habitude, d’une hauteur insoupçonnable en temps normal. Il devait grandir de quelques mètres dès qu’on ne le regardait pas. «Pas d’autre explication» pensa Bernard qui farfouillait dans la poche de son manteau à la recherche de la clé. Il la trouva enfin. La serra très fort dans le creux de sa paume et la tira hors de sa poche. Il recula de deux pas. Une des fenêtres de son appartement était éclairée. Il en détourna le regard et alla se rencogner dans une porte, un peu plus loin, de telle sorte qu’il avait vue sur son immeuble.  L’air vif et figé plâtrait ses joues et ses oreilles. La rue était déserte, irréelle sous la neige. Il peinait à repousser la fatigue qui le gagnait ; ses jambes s’engourdissaient, le froid pénétrait en lui par son épaule appuyée contre la brique du mur. Il ferma les yeux et quand il les rouvrit quelques secondes ou quelques minutes plus tard, la fenêtre de son appartement était un rectangle noir.

Alors, il se dirigea vers la porte d’entrée principale, réussit du premier coup à introduire la clé plate dans la fente, lui imprima un quart de tour vers la gauche, et la porte s’ouvrit. Il entra.
Le hall était glacial et sonore. Une odeur d’eau de javel montait du carrelage. D’avoir marché dans la neige épaisse qui cédait sous la semelle, la première foulée sur le carrelage  lui parut miraculeuse de fermeté. Il poussa la porte de l’escalier et se mit doucement à gravir les marches, en assourdissant ses pas. Il était tard et les escaliers gémissants. Le souffle lui manquait parfois, alors il s’arrêtait une seconde puis reprenait son ascension. Sa main s’accrochait à la rampe. «J’aurais pas dû mélanger bière et martinis… pas avec mon estomac de bébé…»

Il atteignit enfin son palier, se posa quelques secondes, afin de regagner un peu de souffle, puis il ouvrit la porte de l’appartement.
A l’intérieur, le silence était tiède et moiré. Cécile devait dormir, ou feindre de dormir. A tâtons dans l’obscurité, Bernard se dirigea vers la salle de bains. Il alluma l’interrupteur. La blancheur crue des carrelages et de la grosse faïence lui fusilla la tête. Tout était trop blanc. Tout était trop clinquant (même si la salle était plutôt vétuste en réalité). Tout était trop violent. Bernard s’appuya d’une main au mur et ferma les yeux. Un gorgée acide lui emplit la gorge. Il la cracha dans l’évier et fit couleur l’eau pour qu’elle soit emportée loin de lui.

Ensuite, il déboutonna son manteau d’une main qui tremblait, pour pouvoir pisser à l’aise. Malgré ses efforts, il urina à côté du vase, et il épongea le tapis-plain avec des carrés de papier toilette qu’il jeta dans la cuvette. Il tira la chasse, avec prudence. «Il ne faut pas la réveiller… sur-tout pas la ré-veiller…» Il se rendit compte alors qu’il était soûl. Il esquissa un sourire vacillant, laissa tomber son manteau sur le carrelage de la salle de bains et fonça vers la chambre à coucher.
Cécile dormait vraiment. Il entendait son souffle souple et lent, sa respiration apaisée ; il en conçut une sorte de rage fugace. «Calme-toi» se dit-il en ôtant ses vêtements qu’il lançait au hasard, espérant que l’un d’entre eux finirait par tomber sur le dossier de la chaise, près de la commode.

Il enfila son pyjama qui l’attendait sous l’oreiller. Il se glissa entre les draps encore tièdes et chiffonnés. Tant bien que mal, il essaya de se caler sur la forme déjà inscrite ;  il ferma les yeux pour ne pas penser à la chaleur de l’autre qu’il pouvait encore sentir. Le dos de Cécile était immense, dressé tel une colline inaccessible. Il l’étreignit d’un bras. Elle remua mais sans se défaire de l’étreinte. Alors il ferma ses paupières et il laissa le sommeil l’envahir comme un flot apaisant. »

La caverne #3

Il n’était pas loin de vingt-trois heures, et Bernard   buvotait son cinquième martini. Il avait épuisé les crackers deux fois de suite et il avait hésité à en réclamer. De toute façon, Dany s’était assoupi contre le billard électrique, la tête appuyée au bois de la caisse. Il avait cessé de neiger. Les joueurs de cartes continuaient leurs parties impassiblement, mais avec plus de mollesse que tout à l’heure. Soudain, Dany s’arracha à la somnolence, se mit debout et, claquant dans ses mains, il dit : «Encore un quart d’heure, puis on ferme ! J’en ai marre. J’ suis fatigué !» 
Avant la fin du quart d’heure annoncé, Bernard régla ses consommations, et sortit dans l’air froid. Des milliers d’aiguilles lui sautèrent au visage. Il s’arrêta un instant, les jambes flageolantes. La fraîcheur de l’air avivait son ivresse ; il ferma les paupières mais il les rouvrit aussitôt pour ne pas céder au tournis qui s’emparait de lui. Une seconde durant, il s’était abandonné au puits en pas de vis qui l’attirait vers son centre avec une force qu’il avait du mal à repousser. Ses oreilles cuisaient. Le sang y affluait à toute pompe. «Pas le moment de traîner…» se dit-il en propulsant sa jambe droite. Son pied s’enfonça dans la neige avec un petit crissement. Ensuite, il propulsa sa jambe gauche, puis la droite, puis la gauche, jusqu’à ce que le mouvement se fasse tout seul. Il résistait à l’envie de s’effondrer au pied d’un mur et de se livrer au sommeil.
Sans bien savoir comment il y était parvenu, il se retrouva devant son immeuble. Il leva le nez. Le ciel était noir. Impeccablement rigide. Et l’immeuble paraissait encore plus élevé que d’habitude, d’une hauteur insoupçonnable en temps normal. Il devait grandir de quelques mètres dès qu’on ne le regardait pas. «Pas d’autre explication» pensa Bernard qui farfouillait dans la poche de son manteau à la recherche de la clé. Il la trouva enfin. La serra très fort dans le creux de sa paume et la tira hors de sa poche. Il recula de deux pas. Une des fenêtres de son appartement était éclairée. Il en détourna le regard et alla se rencogner dans une porte, un peu plus loin, de telle sorte qu’il avait vue sur son immeuble.  L’air vif et figé plâtrait ses joues et ses oreilles. La rue était déserte, irréelle sous la neige. Il peinait à repousser la fatigue qui le gagnait ; ses jambes s’engourdissaient, le froid pénétrait en lui par son épaule appuyée contre la brique du mur. Il ferma les yeux et quand il les rouvrit quelques secondes ou quelques minutes plus tard, la fenêtre de son appartement était un rectangle noir.
Alors, il se dirigea vers la porte d’entrée principale, réussit du premier coup à introduire la clé plate dans la fente, lui imprima un quart de tour vers la gauche, et la porte s’ouvrit. Il entra.
Le hall était glacial et sonore. Une odeur d’eau de javel montait du carrelage. D’avoir marché dans la neige épaisse qui cédait sous la semelle, la première foulée sur le carrelage  lui parut miraculeuse de fermeté. Il poussa la porte de l’escalier et se mit doucement à gravir les marches, en assourdissant ses pas. Il était tard et les escaliers gémissants. Le souffle lui manquait parfois, alors il s’arrêtait une seconde puis reprenait son ascension. Sa main s’accrochait à la rampe. «J’aurais pas dû mélanger bière et martinis… pas avec mon estomac de bébé…» 
Il atteignit enfin son palier, se posa quelques secondes, afin de regagner un peu de souffle, puis il ouvrit la porte de l’appartement.
A l’intérieur, le silence était tiède et moiré. Cécile devait dormir, ou feindre de dormir. A tâtons dans l’obscurité, Bernard se dirigea vers la salle de bains. Il alluma l’interrupteur. La blancheur crue des carrelages et de la grosse faïence lui fusilla la tête. Tout était trop blanc. Tout était trop clinquant (même si la salle était plutôt vétuste en réalité). Tout était trop violent. Bernard s’appuya d’une main au mur et ferma les yeux. Un gorgée acide lui emplit la gorge. Il la cracha dans l’évier et fit couleur l’eau pour qu’elle soit emportée loin de lui.
Ensuite, il déboutonna son manteau d’une main qui tremblait, pour pouvoir pisser à l’aise. Malgré ses efforts, il urina à côté du vase, et il épongea le tapis-plain avec des carrés de papier toilette qu’il jeta dans la cuvette. Il tira la chasse, avec prudence. «Il ne faut pas la réveiller… sur-tout pas la ré-veiller…» Il se rendit compte alors qu’il était soûl. Il esquissa un sourire vacillant, laissa tomber son manteau sur le carrelage de la salle de bains et fonça vers la chambre à coucher.
Cécile dormait vraiment. Il entendait son souffle souple et lent, sa respiration apaisée ; il en conçut une sorte de rage fugace. «Calme-toi» se dit-il en ôtant ses vêtements qu’il lançait au hasard, espérant que l’un d’entre eux finirait par tomber sur le dossier de la chaise, près de la commode.
Il enfila son pyjama qui l’attendait sous l’oreiller. Il se glissa entre les draps encore tièdes et chiffonnés. Tant bien que mal, il essaya de se caler sur la forme déjà inscrite ;  il ferma les yeux pour ne pas penser à la chaleur de l’autre qu’il pouvait encore sentir. Le dos de Cécile était immense, dressé tel une colline inaccessible. Il l’étreignit d’un bras. Elle remua mais sans se défaire de l’étreinte. Alors il ferma ses paupières et il laissa le sommeil l’envahir comme un flot apaisant.

La caverne #2

« (…) «Tu prends quoi ?» Dany tutoyait tout le monde, sans familiarité, avec un naturel qui n’offusquait personne, même les clients occasionnels. Il ajouta : «Ça va bien ? Drôle de tronche aujourd’hui…» Bernard répondit qu’il prendrait une bière, comme d’habitude. Pour commencer. Dany ne broncha pas, saisit un verre et fila vers la pompe au manchon gainé de bois rouge.
Ensuite il déposa le verre sur le comptoir en marmonnant que le gamin était un manche mais qu’il avait de la hargne. Et pour devenir quelqu’un dans n’importe quoi, il faut la niaque. Rien ne vient par hasard. Jamais. Lui, son bistrot, c’était un combat de tous les jours. En même temps, de la hargne pour jouer au billard électrique, il se demandait bien à quoi ça pouvait le mener. «C’est de l’énergie gaspillée… sauf pour moi. Des mecs comme lui font rentrer les pépètes.»
Bernard l’écoutait d’un air distrait.

La grosse horloge ronde à bord orange indiquait neuf heures et des poussières. Bernard voyait les secondes tomber lentement comme les flocons de l’autre côté de la vitre : avec une lenteur fascinante que ses yeux ne parvenaient pourtant pas à suivre tant les flocons étaient nombreux à présent, serrés les uns contre les autres, en un mur insaisissable.
Dany s’était de nouveau approché du billard électrique, avait jeté un œil indifférent sur le jeu, puis il était allé se planter près des joueurs de cartes― pareils à des statues en bois, ils ne s’agitaient que pour abattre avec un grand mouvement du bras la carte tenue entre le pouce et l’index ; mouvement qu’ils ponctuaient d’un soupir profond.
Bernard alla s’asseoir à une petite table perdue dans un coin, contre la vitre dont il sentit aussitôt l’haleine froide sur sa joue droite, malgré la proximité du vieux radiateur en fonte ;   il n’avait plus envie de bière… Il leva le bras et, cette fois, il demanda à haute voix un martini sans glace. Il dut demander deux fois avant que Dany lui apporte sa consommation et la dépose devant lui avec une moue d’étonnement.

«Des milliers de flocons, des millions, des milliards de flocons…» pensa-t-il, comme lorsqu’il était gosse et qu’il essayait d’en recueillir un dans la paume de sa main dégantée. Le flocon s’évanouissait presque instantanément ; le temps de le voir se poser entre les plis de la peau, et il avait disparu. Dehors, la neige tournoyait de plus en plus vite ; près du billard électrique, la foule s’était dispersée ; le jeune homme venait juste de sortir, après avoir lancé un salut retentissant à tout le monde, courbé sous la tourmente, rabougri dans son mince blouson de toile, le col et la tête à demi mangés par une épaisse écharpe rouge bordeaux.
Bernard le suivit du regard, puis il ne le vit plus.

Le martini avait un arrière-goût amer que les crackers empilés dans une coupelle en verre dissipèrent à peine. Il vida la coupelle de son contenu, et en réclama d’autres, en prenant un deuxième martini. La soirée n’était pas très avancée.
Dany somnolait derrière son comptoir, balançait de loin en loin une vanne aux joueurs de cartes : «Putain de merde, mais vous avez de l’arthrose aux doigts et aux coudes.» Les coudes, c’était pour faire remarquer que les consommations ne roulaient pas beaucoup et qu’il n’était pas là pour servir de salle de jeux.

Il s’avança en crabe vers Bernard, tira une chaise et s’installa en marmonnant : «Je te dérange pas ?» Sa question n’attendait aucune réponse, et Bernard fit comme s’il ne l’avait pas entendue. Il but une gorgée de martini, préleva quelques crackers et se les fourra dans la bouche puis les mâcha soigneusement mais sans les savourer ; il aurait aussi bien pu mâcher des bouts de carton.

Dany plongea la main dans la poche de son pantalon, en extrait un paquet de cigarettes et, avec un clin d’œil vers Bernard, il dit : «T’en veux une ?» Bernard ne fumait pas d’habitude, il éprouvait même une répulsion irraisonnée pour l’odeur du tabac, cependant, il tendit la main vers le paquet offert et attrapa une cigarette du bout des doigts. Dany dit qu’il savait bien que c’était interdit, mais que les règlements idiots, il se les foutait au cul, qu’il était chez lui et que s’il avait envie de se taper une sèche, ben, il se la tapait. «Et puis, il neige…» Bernard ne comprit pas la raison pour laquelle Dany évoquait la neige mais il sourit tout de même, comme s’il avait parfaitement saisi. Le briquet eut une longue flamme. Cigarette entre les lèvres, Bernard se pencha et alluma sa cigarette qui eut un minuscule tortillon de fumée et un infime grésillement. Le goût du tabac était doux et âcre. Bernard étouffa un toussotement naissant dans son poing fermé. Dany tirait voluptueusement sur sa cigarette, tout en poursuivant une diatribe contre ceux qui lui cassaient les pieds, et le reste, à longueur de journée. (…) »

La caverne #2

« (…) «Tu prends quoi ?» Dany tutoyait tout le monde, sans familiarité, avec un naturel qui n’offusquait personne, même les clients occasionnels. Il ajouta : «Ça va bien ? Drôle de tronche aujourd’hui…» Bernard répondit qu’il prendrait une bière, comme d’habitude. Pour commencer. Dany ne broncha pas, saisit un verre et fila vers la pompe au manchon gainé de bois rouge.

Ensuite il déposa le verre sur le comptoir en marmonnant que le gamin était un manche mais qu’il avait de la hargne. Et pour devenir quelqu’un dans n’importe quoi, il faut la niaque. Rien ne vient par hasard. Jamais. Lui, son bistrot, c’était un combat de tous les jours. En même temps, de la hargne pour jouer au billard électrique, il se demandait bien à quoi ça pouvait le mener. «C’est de l’énergie gaspillée… sauf pour moi. Des mecs comme lui font rentrer les pépètes.»  

Bernard l’écoutait d’un air distrait.

La grosse horloge ronde à bord orange indiquait neuf heures et des poussières. Bernard voyait les secondes tomber lentement comme les flocons de l’autre côté de la vitre : avec une lenteur fascinante que ses yeux ne parvenaient pourtant pas à suivre tant les flocons étaient nombreux à présent, serrés les uns contre les autres, en un mur insaisissable.

Dany s’était de nouveau approché du billard électrique, avait jeté un œil indifférent sur le jeu, puis il était allé se planter près des joueurs de cartes― pareils à des statues en bois, ils ne s’agitaient que pour abattre avec un grand mouvement du bras la carte tenue entre le pouce et l’index ; mouvement qu’ils ponctuaient d’un soupir profond.

Bernard alla s’asseoir à une petite table perdue dans un coin, contre la vitre dont il sentit aussitôt l’haleine froide sur sa joue droite, malgré la proximité du vieux radiateur en fonte ;   il n’avait plus envie de bière… Il leva le bras et, cette fois, il demanda à haute voix un martini sans glace. Il dut demander deux fois avant que Dany lui apporte sa consommation et la dépose devant lui avec une moue d’étonnement.

«Des milliers de flocons, des millions, des milliards de flocons…» pensa-t-il, comme lorsqu’il était gosse et qu’il essayait d’en recueillir un dans la paume de sa main dégantée. Le flocon s’évanouissait presque instantanément ; le temps de le voir se poser entre les plis de la peau, et il avait disparu. Dehors, la neige tournoyait de plus en plus vite ; près du billard électrique, la foule s’était dispersée ; le jeune homme venait juste de sortir, après avoir lancé un salut retentissant à tout le monde, courbé sous la tourmente, rabougri dans son mince blouson de toile, le col et la tête à demi mangés par une épaisse écharpe rouge bordeaux.

Bernard le suivit du regard, puis il ne le vit plus.

Le martini avait un arrière-goût amer que les crackers empilés dans une coupelle en verre dissipèrent à peine. Il vida la coupelle de son contenu, et en réclama d’autres, en prenant un deuxième martini. La soirée n’était pas très avancée.

Dany somnolait derrière son comptoir, balançait de loin en loin une vanne aux joueurs de cartes : «Putain de merde, mais vous avez de l’arthrose aux doigts et aux coudes.» Les coudes, c’était pour faire remarquer que les consommations ne roulaient pas beaucoup et qu’il n’était pas là pour servir de salle de jeux.

Il s’avança en crabe vers Bernard, tira une chaise et s’installa en marmonnant : «Je te dérange pas ?» Sa question n’attendait aucune réponse, et Bernard fit comme s’il ne l’avait pas entendue. Il but une gorgée de martini, préleva quelques crackers et se les fourra dans la bouche puis les mâcha soigneusement mais sans les savourer ; il aurait aussi bien pu mâcher des bouts de carton.

Dany plongea la main dans la poche de son pantalon, en extrait un paquet de cigarettes et, avec un clin d’œil vers Bernard, il dit : «T’en veux une ?» Bernard ne fumait pas d’habitude, il éprouvait même une répulsion irraisonnée pour l’odeur du tabac, cependant, il tendit la main vers le paquet offert et attrapa une cigarette du bout des doigts. Dany dit qu’il savait bien que c’était interdit, mais que les règlements idiots, il se les foutait au cul, qu’il était chez lui et que s’il avait envie de se taper une sèche, ben, il se la tapait. «Et puis, il neige…» Bernard ne comprit pas la raison pour laquelle Dany évoquait la neige mais il sourit tout de même, comme s’il avait parfaitement saisi. Le briquet eut une longue flamme. Cigarette entre les lèvres, Bernard se pencha et alluma sa cigarette qui eut un minuscule tortillon de fumée et un infime grésillement. Le goût du tabac était doux et âcre. Bernard étouffa un toussotement naissant dans son poing fermé. Dany tirait voluptueusement sur sa cigarette, tout en poursuivant une diatribe contre ceux qui lui cassaient les pieds, et le reste, à longueur de journée. (…) »