Les Minutes

Tu as retrouvé cette vieille montre dans un tiroir
que tu ne visites jamais plus

un tiroir bourré d’objets enfantins et de crayons rognés
d’agrafes et d’élastiques distendus

la montre ne fonctionne plus elle s’est figée sur une heure
dont tu ne te souviens plus un jour que tu te ne rappelles pas

seize heures et trois minutes d’une année oubliée
seize heures et trois minutes d’un monde disparu.

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Balade nocturne

Le bruit du moteur dans la nuit parfumée
me tient éveillé si bien que je vois dans un éclair
les silhouettes des tournesols fatigués
se profiler sur le ciel outre-mer

Des flots d’odeurs entrent par la fenêtre ouverte :
ça sent l’arbre la terre et l’herbe chaude
la rosée aussi 

Je fredonne un air lointain je vais vers la petite ville

Parfois un grand oiseau traverse la clarté des phares

Si vite que j’ai à peine le temps de le voir

Je vague entre plaine et colline 
poursuivi par le vent

Cette nuit-là j’ai rencontré le ciel le silence 
absolu qui se met à quatre pattes derrière les arbres

Je n’ai rien oublié je n’ai rien retenu cependant
je suis encore dans cette bagnole qui happe
une ombre au détour d’une route en pente.

Débarquer…

Après le ferry aux odeurs de rouille et de peinture
après la descente dans le petit matin éblouissant
après la traversée du village encore engourdi
me voilà dans la campagne brune et moutonneuse
poussant la bagnole dans le silence bleu
fenêtres grandes ouvertes aux insectes perdus
avec la crainte enfantine de voir un oiseau pénétrer
dans l’habitacle et fouetter le plafond de ses ailes

Le moteur frémit la route est déserte abandonnée
aux parfums des herbes sauvages

Des chênes-lièges écorchés semblent se lever dans la lumière
j’ai à peine le temps de les voir qu’ils ont disparu
et ce sont des rochers rouges et ce sont des terres cramées
jusqu’à l’os et ce sont des brebis immaculées
qui me regardent passer

Je rejoins l’origine du monde je roule vers le chaos
tranquille et apaisé
je fonce vers le désordre du paysage et l’ordre de l’esprit
et tandis que je me gave de phraséologie
survient une théorie de maisons colorées sur la crête
d’une colline si haute qu’elle ressemble à une montagne

Si je le pouvais je roulerais en aveugle 
sans plus penser à quoi que ce soit
bercé par le ronron du moteur et cette sorte de sommeil
qui s’empare de nous dès qu’on ferme les paupières.

Coupe Sombre

«Ça déboise ferme dans les rangs des morts-vivants»
m’a-t-il dit en se servant du café
dans une vieille tasse fendillée comme une peau
de lézard— je n’en ai pas voulu de son café—
je n’en bois plus jamais depuis cet après-midi
dans la forêt des songes
depuis ces heures dans la forêt des cauchemars
quand la mort est venue en visiteuse
tâter mon pouls d’un doigt circonspect puis s’en aller
d’un pas nonchalant

Il me regarde du coin de l’œil un demi-
sourire sur ses lèvres pâles
il a posé sa tasse sur la table basse
où les cercles s’entrecroisent
comme autant de lunes vides

«Ça déboise ferme» dit-il encore
avant de se masser le ventre et de me dire
que les jours deviennent de plus en plus courts
et qu’il faudra penser à remplir les valises
ou à les vider— ça dépend de ce qu’on veut

Je lui dis qu’il va bientôt pleuvoir
— comme d’habitude.

Tu ne reviendras pas

Tu ne reviendras pas
des plaines désolées
et du fond du puits du silence
tu attendras que le temps passe
grain de sable après grain de sable

Et quand tout aura coulé
qu’il ne restera rien de ces instants
désormais perdus
d’une main qui tremble un peu
tu casseras le dernier verre
avec un cri si perçant
que la ville endormie
se dressera sur ses pattes de coq
et chantera qu’il est l’heure
de semer le trouble dans les rues
ébahies par les ténèbres

Comme il sera beau ce jour
cheval âne quadrupède illuminé
comme il sera fier jetant sur les pompes à essence
les lueurs si fraîches d’un monde nouveau-né

Les chiens hurleront de frousse
et tu tâteras d’un doigt prudent
ta molaire malade.

Mon dernier ouvrage : un livre d’aphorismes, de notes, de brèves, de rimes de deux sous et autres coquecigrues paru chez « le cactus inébranlable ».

« Même un aveugle peut se perdre dans la nuit. »
« Le soleil se promenait en grosses chaussettes de laine sur la pelouse mouillée. »
« A l’intérieur de chaque mot, il y a un petit cœur qui bat obstinément. »

L’Oiseau de craie

L’oiseau de craie rose
traverse le plafond
un cheval marin blesse
les murs de ses sabots
d’argile bleue
et les rires en créneau
découpent des dentelles
dans le tissu de l’air
trame délicate 
de l’enfance jouée
où la larme vaut
un baiser de colle
blanche un mot précieux
au fond de la poche
trouée

On a jeté la pièce
qui tinte sur le dallage
on a semé des cris
avec les oiseaux en maraude
on a lancé des crachats
vers le soleil
qui ne s’en émeut pas
et quand le jour repose
au creux de la paume 
comme un œil de bœuf
fraîchement arraché
on  retient à grande douleur
une envie de pleurer

L’oiseau de craie rose
en poussière est tombé
mais on entend son chant
retentir encore sur la ville
et les têtes penchées
dans la double absence
de ce qui fut
et de ce qui est
tremblent à l’idée de se retourner.