Sortir avec elle

Jeanne Massey

(illustration Jeanne Massey)

«Tu veux vraiment m’accompagner ?» demanda la mère à son fils qui la regardait fixement tout en serrant plus fort sur sa poitrine le camion rouge et bleu en métal. Il ne répondait pas.
Elle répéta : « Tu veux m’accompagner ? »
Après une demi-seconde de sidération, l’enfant acquiesça d’un hochement de tête.
«Si c’est ça que tu veux, va chercher ton manteau. Il fait froid. Il y a de la neige. Maman ne veut pas que tu tombes malade. Ne traîne pas. Je t’attends dehors près de la porte.»
Il hésita un peu, puis il se dépêcha de remonter les deux volées d’escaliers jusqu’à leur étage, une double frénésie au ventre : la joie d’accompagner sa mère et la peur de l’impatienter s’il n’allait pas assez vite.

Tout à l’heure, alors qu’il s’amusait à faire gronder le moteur du camion en le poussant d’avant en arrière afin de recharger le mécanisme qui se trouvait au cœur du jouet, il avait vu passer sa mère dans le corridor, sans y prêter attention ; il avait entendu des bruits infimes de vêtements, puis la porte donnant sur le palier se refermer avec un clic qu’il connaissait bien. Il s’était redressé d’un coup, affolé, et s’était précipité vers la porte. Saisissant la poignée, il avait réussi à la manœuvrer pour avoir accès au palier. Il s’était agenouillé et ainsi il avait pu apercevoir entre les balustres sa mère qui descendait l’escalier d’un pas vif. Sans réfléchir, il avait rattrapé sa mère dans le hall de l’immeuble ; elle s’était retournée, agacée, et avait dit :
«Ah… tu m’as entendue partir ? Je n’en ai pas pour longtemps, je vais faire quelques achats. Papa t’a laissé sortir ?»
Devant le silence de l’enfant, elle avait fini par craquer et l’avait invité à s’habiller s’il voulait l’accompagner.

« La fenêtre sombre, aveugle, du deuxième étage aussi élevé et pénible à atteindre que le sommet d’une montagne. »


L’enfant poussa la porte restée entrebâillée et se précipita vers sa petite chambre, jeta le camion sur le lit puis s’empara du manteau disposé sur le dossier de la chaise et l’enfila maladroitement, avec une gaucherie due à l’empressement ; noua une écharpe odorante autour de son cou et ressortit en courant, sans avoir eu le temps d’être aperçu par son père qui siestait dans le canapé, le chat sur l’estomac. Il descendit l’escalier si vite qu’il faillit dégringoler. Ses grosses chaussures faisaient un bruit infernal sur les marches en bois, malgré la moquette rouge foncé qui les recouvrait.
Le hall était désert ; la porte de la rue était fermée ; l’enfant n’eut pas une seconde d’hésitation : à pleines mains, il parvint à manœuvrer le système d’ouverture — une longue tige noire et métallique actionnée par une sorte de lourde  poignée en cuivre. Le système d’ouverture était très ancien, comme l’était l’immeuble.
Quand la porte fut suffisamment écartée pour lui permettre de passer, l’enfant se faufila. La lourde porte se referma derrière lui. La neige avait tout noyé. On ne reconnaissait plus rien. Ébloui par la blancheur, l’enfant ne pensa pas tout de suite à sa mère, il resta une ou deux secondes comme étourdi, ensuite seulement il tourna la tête de tous les côtés. Le froid était vif et immobile, on aurait dit que des aiguilles lui piquaient les joues ; il ramena le capuchon sur sa tête ; ses oreilles cuisaient sous les pincettes du gel.
Sa mère n’était pas là ; ses traces s’éloignaient dans la neige fraîche, et pas encore malmenée ; il voyait les légères dépressions des chaussures de sa mère se diriger vers le coude de la rue ; le trottoir lui parut immense ; il aurait voulu se lancer sur les traces de sa mère mais il n’osait pas bouger. Tout était immense dans cette rue ; un homme passa et lui jeta un bref coup d’œil ; de l’autre côté de la rue, une porte s’ouvrit, une femme sortit, emmitouflée dans un épais manteau beige, un renard autour du cou.
L’enfant resta debout sur le trottoir jusqu’à ce qu’une dame lui demande ce qu’il faisait là. Il répondit qu’il attendait sa mère qui était partie faire des courses. Quand elle s’enquit de son domicile, il indiqua la fenêtre du deuxième étage ; la fenêtre sombre, aveugle, du deuxième étage aussi élevé et pénible à atteindre que le sommet d’une montagne.
L’enfant, soudain, se sentit pareil à un de ces flocons qui recommençaient à tomber sur le vaste trottoir. Il se retint d’éclater en sanglots.

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