Le vélo jaune

Aussi loin que remontait son souvenir, il avait toujours chevauché un vélo ; d’abord un tricycle à roues épaisses dont les pédales grinçaient, ensuite un petit vélo jaune, reproduction exacte d’une machine pour adulte — guidon aux poignées recourbées comme les cornes d’un mouflon fonçant droit devant lui, potence courte, la selle effilée comme un bec de corbeau, roues si fines qu’elles semblaient près de se rompre ; puis, l’âge venant, il avait acheté un vélo pareil à son vélo miniature, mais à la dimension d’un adulte — c’est sur ce vélo qu’il parcourait la campagne entourant sa cité H.L.M, au lieu de se mêler aux frasques de ses amis ; il roulait pendant des kilomètres, été comme hiver, s’arrêtant parfois au bord du chemin pour pisser dans un fossé ou contempler longuement un cheval ou une vache ; il aimait parler aux animaux ; il les appelait, leur tendait une main timide puis, voyant que ses approches restaient vaines, il remontait en selle et poursuivait son périple, soufflant et crachant avec rage.

« Il grognait une réponse agacée et il regagnait le petit local où l’on attendait les soins du soir. »


Quand il rentrait enfin chez lui, sa mère avait préparé un repas pour compenser sa fatigue ; son père, malade d’une maladie qu’il ne fallait pas nommer, ne lui demandait jamais comment les choses avaient été, ou s’il comptait un jour ou l’autre arrêter cet entraînement ; alors il mangeait sans rien dire ; sa mère, lui glissant une main dans les cheveux, l’incitait à ne pas trop s’épuiser dans cet entraînement qui, de toute façon, ne lui apportait que des dépenses inutiles et des misères.
Une fois marié, il verrait peut-être qu’elle avait raison, qu’elle ne serait pas toujours là et qu’il faudrait bien que quelqu’un prenne sa place. Il grognait une réponse agacée et il regagnait le petit local où l’on attendait les soins du soir : il nettoyait les roues, avec un chiffon doux, soigneusement, polissant l’espace entre chaque rayon, puis il passait le cadre à l’eau, éliminant la plus petite trace de boue, avant de le sécher avec minutie ; lorsque son vélo était parfaitement propre, il le regardait sans vraie satisfaction, en grattant avec l’ongle de son index la base de son pouce. Ravivant ainsi une vieille cicatrice.

(extrait d’un roman à paraître)

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